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Main dans la main : un prêtre catholique et un prêtre orthodoxe

Main dans la main : un prêtre catholique et un prêtre orthodoxe

C’est un dimanche pas comme les autres, à Blocry. Les paroissiens du hameau ottintois partagent l’eucharistie (la messe) avec leurs « frères » orthodoxes. Les plus rigoristes y verraient presque une hérésie. Rien de tel, ici, où l’accueil de chrétiens d’autres confessions apparaît presque banal, logique, naturel.

C’est qu’en ces terres néo-louvanistes, les catholiques cultivent l’ouverture. « Certains nous disent “progressistes”, je préfère l’idée d’une communauté ouverte sur l’avenir », nuance Charles Delhez, le jésuite qui préside aux destinées de la paroisse, depuis huit ans.

Ce dimanche, on se marche sur les pieds, dans la sacristie : deux prêtres officient… L’officiel et son invité, Jean-Thierry Verhelst, qui anime la paroisse orthodoxe Saint-Athanase et Saint-Amand, à Lillois. « Nous nous inscrivons dans la restauration de l’Eglise orthodoxe des Gaules. Nous ne pratiquons pas la liturgie byzantine, mais celle qui était en vigueur en Occident, avant le schisme de 1054. Le christianisme des origines ! Nous sommes là depuis le début des années 80, mais c’est la première fois que nous concélébrons l’eucharistie avec nos frères catholiques. »

L’église, lumineuse, est bondée. Deux cents fidèles, de tous âges, toutes conditions. Impossible de distinguer les catholiques des orthodoxes. Même les prêtres, en aube blanche, sont au diapason. Le père Charles, virevoltant, mais détendu, se passe un coup de peigne dans les cheveux. Il a égaré son missel, qui ne lui sert plus de référence depuis longtemps, mais dans lequel il avait glissé le plan de la célébration…

« Pas grave, j’improvise. » « Où s’installe-t-on ? », s’inquiète le père Jean-Thierry. « Où tu veux ! De toute façon, moi, je circule partout », prévient le père Charles, affairé.

Un petit salut aux Guides, au fond de l’église. « Surtout à Coline, qui décide, selon son humeur, d’être la plus attentive ou la plus bavarde ! » Coline s’esclaffe. Tout à l’heure, avec ses copines de la patrouille des Guépards, elle vendra des petits gâteaux, à la sortie de la messe, pour alimenter les caisses de la 26e unité.

La messe commence. La « divine liturgie », pour les orthodoxes… « Bonjour à tout le monde », lance Charles Delhez, s’avouant « un peu ému », en ce dimanche de prière pour l’unité de l’Eglise. « Regardez autour de vous. Si vous ne connaissez pas vos voisins, saluez-les ». Les poignées de main s’échangent, fraternelles.

Les enfants de 5 à 12 ans sont invités à rejoindre la garderie, avec Sarah et Maëlle. Ils reviendront plus tard former un cercle, avec les deux prêtres. L’assistance compose elle-même un vaste demi-cercle, autour de l’autel, réduit à sa plus simple expression : une table basse recouverte d’une nappe brodée, quelques fleurs.

Devant les grandes orgues, en bois clair, les chorales des deux paroisses ont uni leurs voix. Les chants de Taizé alternent avec les mélodies traditionnelles, accompagnées à la guitare. Charles Delhez entonne le refrain avec entrain, mains jointes à hauteur du menton.

Le prêtre catholique annonce la première lecture, par… l’épouse du père Jean-Thierry : « On aura compris que nous n’avons pas tout à fait le même régime matrimonial d’une Eglise à l’autre. » L’assemblée rit. Avant de plonger dans un intense silence : le diacre orthodoxe, Bernard Goublomme, psalmodie le récit des Noces de Cana. Soudain, la célébration, familiale, décontractée, se teinte d’une mystique, d’une intériorité propres à la dramaturgie orthodoxe. Charles Delhez s’assoit, au premier rang : c’est son confrère qui va prononcer l’homélie, le commentaire du texte biblique. Le père Jean-Thierry évoque « l’union dans la différence », « l’alliance »… « Le christianisme, dit-il, est une alchimie, un processus de transformation. L’important n’est pas d’aller à la messe, le dimanche, mais de croître, mûrir, aller de commencement en commencement… Les institutions de l’Eglise traversent une crise profonde. Nous sommes appelés, par cette crise providentielle, à nous débarrasser d’une pensée faite de routine… Notre vocation est d’apporter la joie au monde. »

Charles Delhez prend dans ses bras la petite Louise, qui a vu le jour voici trois semaines à peine. Il la présente, bras tendus, à l’assemblée, qui applaudit, comme pour l’accueillir… Laurie, 16 ans, qui recevra le baptême à Pâques, sera la première à tracer symboliquement, du pouce, une croix sur le front de la petite Louise.

Le nouveau-né reçoit une onction d’huile… « Père, intervient le prêtre orthodoxe, pouvons-nous invoquer le SaintEsprit ? C’est naturel, pour nous »… Et un chant intense s’élève. Charles Delhez avait prévenu : on improvise.

Les enfants sont de retour. Ils déposent le pain et le vin sur l’autel. Le diacre, Bernard, entame la litanie des saints… L’assemblée « prie le Seigneur ». Pour l’évêque catholique, mais aussi pour l’orthodoxe, Grégoire de Tours. « Pour les serviteurs de Dieu, Albert et Paola. Et Yves, le chef de notre gouvernement. »

La collecte fait recette : tout l’argent récolté sera versé à Haïti, comme l’a recommandé la conférence épiscopale.

Vient l’heure de la communion. La file est plus lente, pour ceux qui reçoivent l’hostie consacrée du prêtre orthodoxe, avant de la tremper dans le vin. Le père Jean-Thierry tient à évoquer le prénom de chacun des communiants. « Nous aussi, nous y tenons », sourit Charles Delhez.

L’assistante paroissiale, dont le job est financé par les cotisations des paroissiens vient lire les annonces : décès, naissances, vente des modules des Îles de Paix, action de parrainage d’enfants haïtiens, messe des jeunes, réunions « post-caté », groupes de lecture… La vie de la communauté locale reprend ses droits : après la messe, verre de l’amitié avec les « frères orthodoxes », qui ont d’ailleurs pour habitude de prolonger l’office par des agapes.

La messe s’achève : « C’est un dimanche de noces, rappelle Charles Delhez. Soyez joyeux ! »

Le brouhaha monte. Les fidèles s’attardent, se saluent, devisent. « C’est toujours comme ça, ici », commente, réjoui, Henrik Ghabirian, le sans-papiers iranien qui tient le presbytère.

Le père Jean-Thierry sourit, lui aussi, heureux du métissage dominical. Et de l’influence bénéfique qu’il pourrait avoir sur les catholiques : « Chez nous, pas de théologie morale. L’orthodoxie est personnaliste : elle hésite à imposer des règles générales, car elle cultive la singularité des personnes. La crise du catholicisme, en Occident, n’est que le signe avant-coureur d’une grande mutation, un retour au feu des origines, au mystère, au sacré, à la poésie. L’histoire du christianisme ne fait que commencer. » Prophétie d’un dimanche ordinaire, à Blocry.

reportage
Le Soir http://archives.lesoir.be/trois-catholiques-sur-quatre-pour-le-mariage-des-pretre_t-20100125-00T0XT.html

http://www.eglise-orthodoxe.eu/image_blocry_soir_photo.htm

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