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Le serviteur souffrant

Thierry s'est confié à Anne Ducrocq lors de divers entretiens (extraits)

Tu t’es engagé dans le Tiers monde, dans l’église, dans ton couple. Aujourd’hui, tu t’engages dans la maladie…

Si je suis engagé dans la maladie, c’est en tant que Serviteur Souffrant. C’est par les blessures du Christ que je suis sauvé. Le Serviteur Souffrant, homme de douleur chanté par Isaïe[1], est un préfigure du Christ méprisé. On l’a cru châtié par Dieu, alors que c’est dans ses blessures que nos péchés ont été lavés.

Tout a commencé avec ma rencontre avec Frédy Kunz. Ce prêtre franco-suisse vivait dans le diocèse de Crateús, dans le Nordeste du Brésil de façon très gandhienne avec son bâton, sa natte pour dormir et un sac plastique contenant sa Bible et ses chaussures. Il a fondé la Fraternité du serviteur souffrant, en s’inspirant des textes du prophète Isaïe. Ceux qui y adhèrent, de êtres blessés et marginalisés, se reconnaissent dans ce Serviteur défiguré que Dieu a ressuscité. Pour lui, le peuple des exclus, le peuple qui souffre, a une mission. Pour Frédy, notre monde, sophistiqué, capitaliste, matérialiste, vit parallèlement à deux milliards d’êtres humains pauvres, voire sous le seuil de la pauvreté. La grande révolution spirituelle de demain viendra de la grande masse de ces pauvres.

A l’origine de ce mouvement, il y a notamment eu la confrontation de Frédy Kunz à Recife avec une ancienne victime de la prostitution. Cette femme, âgée et alcoolique, sentait mauvais, perdait ses cheveux et se mourait. Elle était rejetée de tous, on lui donnait des coups de pied. Elle s’appelait Jenny.

Frédy s’est assis à côté d’elle et lui a dit : « Tu portes les péchés du monde avec le Christ ». Elle a reçu une véritable décharge. Elle a été transfigurée et est devenue le phare de la favela. Le Christ l’avait visité ! Elle est morte un an plus tard, toute la favela était à son enterrement.

Frédy Kunz nous invite à nous mettre à genoux devant la personne la plus misérable et à lui dire qu’avec le Christ elle lave les péchés du monde. Il nous promet qu’elle nous dira des paroles ineffables (voir en annexe l’interview de Frédy Kunz par deux journalistes brésiliens).

Il y a une dignité imminente à être co-rédempteur avec le Christ. C’est ce que j’ai à vivre aujourd’hui à mon niveau.

En rejoignant la Fraternité des Serviteurs Souffrants[2], je rejoins le Christ en agonie jusqu’à la fin des temps. En offrant ma maladie et en complétant ce qui en moi est incomplet, je rejoins le Christ sur la croix pour parfaire ce qui est inaccompli. Lui devenir conforme dans la mort pour ressusciter avec Lui. Malgré mon indignité, je suis un point focal du bien et du mal dans le monde. Je ne me sens pas digne de vivre ce que je vis…

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[1] (42, 1-9, 50, 4-9, 52, 13-53 et 53, 1-12)
[2] Cette Fraternité, placée sous le patronage de Maximilien Kolbe, est présente aujourd’hui dans douze états du Brésil, mais aussi au Québec, Etats-Unis, France, Italie, Espagne, Suisse. Les exclus qui n’entrent pas "là pour souffrir, mais pour être heureux", s’y sentent chez eux. Il s’agit de révéler à ces femmes abandonnées, chômeurs, récupérateurs de cartons et détritus, malades mentaux, alcooliques, le mystère qu’ils vivent : serviteurs souffrants d’aujourd’hui, ils ressemblent au Christ serviteur. Il est bon qu’ils le sachent. Il est bon aussi que tous le sachent.

Le serviteur souffrant

Il dit aussi :

"Immobile, je me sens plus libre que je ne l’ai jamais été. J’ai relativisé tant de choses sur le plan du confort ou de l’esthétique !
Il y a ainsi des détails qui semblent anodins, et qui ne le sont pas : comme lorsque j’ai envie d’ôter mon bouton de manchette pour relever ma manche et mettre la peau de mon bras au soleil. Je suis obligé de demander…
Ce n’est pas simple d’interrompre une conversation et de demander : «occupez-vous de moi».
C’est tout un travail de devenir libre ! C’est là tout notre travail de transfiguration.
Cela me rappelle ce chant décisif pour ma conversion : « C’est par la Croix que la joie est venue dans le monde ».
Tout mon programme se lisait déjà…
Mourir à soixante-dix ans n’est pas grave, j’ai eu une très belle vie et rejoindre le Seigneur me sourit.
D’autant qu’avec mon naturel curieux, découvrir l’autre volet de l’unité intangible me ravit.
Ce qui m’arrive ne me rend pas malheureux : j’entre dans le Un, blessure et résurrection mêlées."
"Peu m’importe les causes de la maladie. Je préfère me soumettre au mystère en toute humilité et en confiance.
Je ne sais si Dieu est cause de cela, mais je sais qu’il est présent en tout, et en particulier dans l’épreuve.
Donner du sens, c’est dire que la maladie est une grande occasion de mutation, de transformation et d’offrande.
Un proverbe populaire nous dit qu’un malheur ne vient jamais seul.
Je prends ce proverbe de façon positive : avec l’épreuve me sont envoyées les énergies résurrectionnelles qui y sont contenues."
« Je suis le cep, vous êtes les sarments » (Jean 15,6). Je suis constamment bouleversé par cette conscience d’être branché comme un sarment sur le cep de l’amour et de me souvenir que c’est lui qui me nourrit de sa sève.
J’aimerais que plus jamais ne m’habite la peur du ridicule, de manquer, de ne pas être accepté, d’être trahi, jugé, de l’ennui, de l’avenir. Que ces peurs qui sont une maladie guérissent en moi afin d’être vie et ami du Christ.
Je pense à cette phrase de Christiane Singer : « de l’autre côté du pire t’attend l’amour »...