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Là où il y a péril croît aussi ce qui sauve

Nous vivons une crise de civilisation - un mal-vivre dans l’abondance - prélude à une grande renaissance spirituelle. L’homme occidental post-colonial n’est pas le seul civilisé.

Il y a péril en la demeure-terre. D’ année en année, la planète monte d’un cran sur l’échelle de Richter des catastrophes. Chacun le sent, quelque chose va se passer. Tous les voyants sont allumés. Mais là où il y a péril croît aussi ce qui sauve: tel est le pari majeur en notre époque charnière. Il y faudra une mutation des mentalités.

Le changement ne dépendra pas uniquement de structures nouvelles ni de lois plus contraignantes ou de procédés techniques encore plus astucieux. Sur le plan économique, par exemple, on aura beau réguler le capitalisme et rassurer le bon peuple que demain les superprofits redeviendront possibles: ce qui doit changer, c’est l’hyper-compétitivité et la cupidité liées à la maximisation obsessionnelle du profit.

Au point que l’économiste Christian Ansperger, professeur à l’UCL, s’écrie: "Le capitalisme du bon père de famille est une profonde illusion". Il en appelle à "une conversion et un changement de vision du monde". Nous ne pouvons plus continuer notre mode d’être rapace en niant nos limites, conclut-il (1). Une conception devenue aveugle du progrès doit céder la place à des attitudes citoyennes novatrices.

L’inégalité croissante entre les riches et les pauvres et la destruction de la biodiversité sont là pour nous rappeler que notre système n’est pas durable. On s’aperçoit avec recul qu’à l’idéologie communiste s’est substituée, au lendemain de la chute de l’empire soviétique, une pensée également dogmatique qui nous a conduits, non sans orgueil, à l’impasse économique "globalisée". Nous avons avalé tout cru le savoir soi-disant scientifique asséné par des "experts" et par des écoles de business, conforté hélas par une Commission européenne oublieuse des fondements (personnalistes et non pas économistes!) de notre civilisation européenne.

Le pire n’est jamais sûr

Notre autodestruction est de l’ordre du possible. Mais le pire n’est jamais sûr. L’improbable arrive, et plus souvent qu’on ne le pense. Il est utile de se rappeler que les bouleversements importants dans l’histoire n’ont jamais été anticipés et encore moins programmés. Ils ont été accomplis par des femmes et des hommes qui ne se sont pas soumis au discours dominant de leur époque. Les grandes mutations de l’histoire se font d’abord à la marge. Dans un premier temps, elles passent inaperçues. La fin de l’esclavage, la Renaissance, la révolution française, la fin de l’apartheid, la chute du mur de Berlin et l’écroulement stupéfiant de l’URSS ont été largement l’œuvre de personnes mal vues par les pouvoirs en place, souvent incomprises de leur entourage, et qui elles-mêmes n’avaient pas pleinement conscience de ce qu’elles accomplissaient. C’est seulement avec recul que l’on constate combien une période fut riche en bouleversements. Nous avons le choix entre la catastrophe ou la métastrophe, une mutation profonde de notre culture, de nos attitudes et de nos comportements concrets

(*). Partout - au Sud comme au Nord de la planète - des gens, inconnus et innombrables, mettent en place une manière simplement plus sensée et plus conviviale de se comporter. Une nouvelle histoire couve: dans les pays industrialisés, sous le chatoiement et les cendres d’une modernité en crise; et dans certains pays du Sud, derrière un sous-développement dégradant ou derrière l’emballement des taux de croissance mirobolants.

Une croissance en humanité

"Nous sommes sans doute à la veille d’une grande renaissance spirituelle", c’est ce que pensait le saint Staretz Sophrony décédé récemment. Cette croissance en humanité est favorisée par plusieurs facteurs. D’abord le constat de notre propre mal-vivre dans l’abondance, une certaine crispation existentielle. La crise de civilisation que chacun pressent incite à l’interrogation sur le sens de notre vie. Ensuite la remarquable croissance des échanges internationaux favorise l’observation dans les pays du Sud de la résilience, la vitalité et la joie de vivre dont font preuve des gens que nous qualifions de "sous-développés" mais qui ont bien des choses à nous apprendre. Force est de constater qu’il est des Cités de la Joie là où nos indices matérialistes ne voient que misère (qu’il faut combattre, alors que notre système ne fait bien souvent que l’accroître). Les cultures métissées du Sud sont pleines d’enseignements par leurs aspects positifs comme par leurs errements. L’avenir est à l’enrichissement réciproque des cultures du monde. Un phénomène nouveau apparaît: l’homme occidental postcolonial prend conscience qu’il n’est plus le seul "civilisé". Les religions et sagesses non occidentales renferment des antidotes au désenchantement qu’entraînent les excès de la modernité. Le yoga, le chamanisme, la sagesse africaine, la méditation bouddhiste, la mystique hindoue, le Qi Gong chinois entrent subtilement dans nos vies. Nous pouvons nous ressourcer à ce qu’il y a de moins moderne en nous, non pour un retour illusoire à quelque passé béatement idéalisé, mais pour dépasser une modernité devenue mortifère car trop exclusivement axée sur la raison close, la volonté de maîtrise, le gain, et l’efficacité à court terme. Beaucoup d’êtres en recherche, au sein des Eglises ou à la marge de celles-ci, redécouvrent la nature cosmique et mystique, joyeuse et non culpabilisante, de la tradition chrétienne. Richesse souvent oubliée voire occultée par des appareils ecclésiastiques semblant plus soucieux d’ordre et de normes que de sacré et de transformation personnelle.


Mais la crise religieuse actuelle remet l’Essentiel au centre. Si les églises se vident, les caves et les greniers se rem- plissent.

Nous vivons l’avènement de petites communautés ferventes et fraternelles, ouvertes et au besoin impertinentes. La métastrophe vers laquelle nous nous dirigeons ne sera dictée ni par des experts, ni par des appareils qui s’appellent Eglise, loge ou université, mais sera inventée au jour le jour par des femmes et des hommes responsables, solidaires - agnostiques ou croyants - ouverts à ce qui dépasse la raison calculatrice, et acteurs de changement structurel et culturel dans leur société et dans le monde.

"Changer de lunettes et changer d’assiette" est le sous-titre de l’épilogue du livre de Thierry Verhelst, "Des racines pour l’avenir. Cultures et spiritualités dans un monde en feu", L’Harmattan, 2008. Ce livre esquisse à l’aide d’exemples concrets les contours du changement de civilisation qui est en gestation. Il met en regard des traits saillants de la modernité occidentale (trop "yang"), et des cultures issues de la tradition (trop "yin"). L’auteur plaide pour une fécondation réciproque, un "Tao des cultures". Le métissage culturel entre le Sud et le Nord, et un sens de la solidarité à l’échelle planétaire renferment la promesse qu’"un autre monde est possible", où s’opposent au fondamentalisme du marché et à celui des religions et des ghettos pseudo-identitaires la quête de sens et d’un vivre ensemble "soutenable" et plus équitable. Très vivant et fourmillant d’anecdotes, ce livre fait le pari que des sociétés civiles responsables engendrent des modes nouveaux de penser et de vivre.


(Thierry VERHELST, la Libre, extraits)

http://www.diver-city.be/2008/10/l-o-il-y-pril-crot-aussi-ce-qui-sauve.html

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