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Publié par Thierry Verhelst

In Memoriam Thierry Verhelst

(1942 – 2013)

« Thierry est parti pour son grand voyage ». Ainsi était libellé le sms que nous avons reçu le jeudi 25 avril. Le lundi 29 avril, Thierry Verhelst fut enterré à Boitsfort, d’une manière impressionnante et simple à la fois. Il souffrait de la SLA, une maladie musculaire, qu’il voyait comme une ‘chance’, une ‘école de vie’, un autre ‘voyage initiatique’.

Un « In Memoriam » de Marc Colpaert.

DeWereldMorgen.be -
En tant qu’ « expert en culture et développement » (termes que lui-même n’aurait jamais employés),  Thierry Verhelst (1942 – 2013) a parcouru et embrassé le monde. Tout en demeurant enraciné dans l’Occident, il en faisait une critique fondamentale : la modernité a fait trop de dégâts, et doit être orientée vers une « transmodernité ».  (photo : CIMIC, Malines). 

« Qui es-tu encore lorsque tu ne peux plus rien faire de toi-même, lorsque tu es totalement dépendant, et lorsque finalement, tu ne peux plus parler ? ». Il répondait : « la maladie est en moi, mais je en suis pas dans la maladie ».

Culture et développement

De nombreuses personnes ont connu Thierry Verhelst, par des voies très diverses.

C’était était un conférencier demandé tant en Belgique qu’à l’étranger : différentes ONG, Instituts, Hautes écoles et Universités l’ont invité.

Ses thèmes évoluaient autour des concepts de culture et développement, et de l’importance de la spiritualité dans une monde ‘en feu’. Son dernier livre s’appelle d’ailleurs « Des racines pour vivre. Cultures et spiritualités dans un monde en feu ».

Thierry était engagé de façon intense et polyvalente dans diverses facettes de la vie. Il a visité et rencontré tous les continents de cette terre qu’il aimait tant. Sa propre quête (interculturelle) fut aventurière, éblouissante, profonde, créative, riche en découvertes, mais pas évidente.

L’intellect et le cœur ne pouvaient jamais être en contradiction pour lui, et il plaidait de façon récurrente pour le ‘non dualisme (advaïta)’… à l’encontre de la vision occidentale unidimensionnelle qui entraîne la fragmentation et l’ éclatement.

Un citoyen inspiré

Thierry Verhelst était un citoyen inspiré. Né et élevé à Gand, dans une famille francophone, il parlait pourtant un très beau néerlandais et se sentait flamand. Il a aimé et fut nourri autant par Emile Verhaeren que Guido Gezelle. Il aimait la Flandre, comprenait très bien son combat pour l’émancipation, mais pas ses cabrioles des dernières années.

En tant qu’ « expert en culture et développement » (termes que lui-même n’aurait jamais employés), il avait parcouru et embrassé le monde. Tout en demeurant enraciné dans l’Occident, il en faisait une critique fondamentale : la modernité a fait trop de dégâts, et doit être orientée vers une « transmodernité ». Pour ce faire, il préconisait l’enracinement spirituel, il appelait à ne pas perdre de vue les sagesses des cultures et traditions du monde entier.

Il a écrit à ce propos un grand nombre d’articles et de livres, en français, néerlandais et anglais. Avec son premier livre « Des Racines pour Vivre » (en néerlandais : Het Recht anders te zijn = le droit à la différence) il a visé dans le mille. Son dernier livre – qu’il a eu tant de joie à rédiger – est en quelque sorte son testament. La question fondamentale du sens y est centrale, et il fonde son analyse sur l’anthropologie orthodoxe.

Vers le versant mystique de la vie et de la mort

Thierry Verhelst fut scolarisé au Collège jésuite Saint Barbara à Gand. Il fut reconnaissant d’avoir bénéficié de cette formation à la fois à l’esprit critique, et à l’engagement. En revanche il éprouva des difficultés avec certains aspects de l’église catholique, ce qui le poussa plus tard à retrouver « l’Eglise indivise » comme il la nommait.

C’est-à-dire à l’église des premiers siècles, avant le schisme entre catholique et orthodoxe, lorsque la raison ne faisait pas obstacle au cœur, et que l’église n’était pas encore devenue une institution compliquée. C’est l’essence même du christianisme lorsque Orient et Occident se rencontraient.

Tout au long de sa vie, Thierry a cherché, avec son intelligence et sa raison le côté mystique de la vie Et de la mort. Son cheminement fut serpentant, passionnant, beau…. Ce parcours fut d’abord scientifique.

Après avoir été nommé en 1966 docteur en droit de l’université de Gand, il partit en 1968 - l’année culte - pour des études de droit comparé à New York (Comparative Law, à la Colombia University). Mai ’68 le trouve à Los Angeles, où il approfondit ses connaissances en droit coutumier africain et enseigne le droit européen, en tant que visiting lecturer (University of California).

De 1969 à 1973, il résida, avec son épouse en Ethiopie, où il enseigna, en tant qu’ associate professor à l’Université Haile Sellassie I d’Addis Abeba. Ses cours s’intitulèrent « aspects institutionnels et culturels du développement ».

En 1973 il enseigna l’anthropologie culturelle des systèmes politiques africains et du droit coutumier africain à l’Université Libre de Bruxelles (ULB).

De 1973 à 1976 il vécut et travailla à Alger, comme consultant pour un cabinet d’avocat.

C’est au cours de ces années qu’a germé en lui les idées de marxisme et d’ ingénierie sociale et de militantisme.

Parallèlement à ses réflexions, sa grande affection pour son frère Guy, qui après une carrière de paracommando devint petit frère de Jésus de la communauté de Charles de Foucauld, ainsi que ses voyages en Asie, ouvrirent sa vie à d’autres dimensions.

« Missing link » dans le travail de développement

Dès 1977, Thierry s’engage activement à la CIDSE, un consortium d’ONG, et chez Broederlijk Delen (équivalent néerlandophone de Entraide et Fraternités). Il y est chargé de la coordination et de l’évaluation des projets de développement en Afrique, Amérique Latine et Asie.

C’est à cette période qu’il prend conscience du chaînon manquant dans le développement qu’est approche culturelle et spirituelle. Son dernier livre est le reflet des réflexions nées à cette époque. Dans toute culture, les histoires individuelles locales vont dans le même sens : il y a un élan, une recherche d’harmonie et d’équilibre, il n’y a pas de yin sans yang, chaque personne doit être initiée tant dans la vie que dans la mort, et ceci inclut, englobe une responsabilité sociétale, sociale et spirituelle.

En 1989, Thierry Verhelst fonde, avec Edith Sizoo, le South-North Network Cultures and Development (Réseau Sud-Bord Culture et Développement ) , une ONG internationale, soutenue par la Communauté européenne. Thierry est le coordinateur et le rédacteur en chef de la revue ‘Cultures and Development » , et ainsi le moteur d’inspiration et de développement de ce Réseau, qui développe des partenariats et des collaborateurs à Rio, Kinshasa, Bangalore et Mexico.

La pensée qui y fut développée nous a incité à créer , avec Greet Castermans, en 1994, le centre de formation et d’expertise CIMIC, à la KHMechelen, devenue Thomas More (haute école à Malines, Belgique).

La solidarité est une mission sacrée

Thierry Verhelst était profondément inspiré par son ami Raimon Panikkar. En 2008, nous avons séjourné ensemble quelques jours chez Raimon, au moment où il s’apprêtait lui-même à vivre son ‘grand voyage’. Ce séjour est inoubliable.

Thierry a écrit dans son journal avoir appris de Raimon Panikkar que la solidarité est une tâche sainte, que l’émerveillement et le mythe doivent être redécouverts, et que l’espoir se niche dans l’invisible.

Des milliers d’étudiants et d’auditeurs ont bénéficié des cours et conférences de Thierry Verhelst. Probablement plus encore ont vu son interview dans l’émission « Noms de dieux » (RTBF, 13 janvier 2009).

Thierry était un homme d’espoir, un époux aimant, un père et grand-père fier de ses enfants et petites-enfants, et un ami particulièrement loyal. Il fut aussi, comme prêtre orthodoxe dans les dix dernières années de sa vie, un père pour sa petite paroisse, joyeuse et créative de Lillois en brabant-Wallon.

Des étudiants l’ont interviewé en 2012. Je lui laisse le mot de la fin, avec un extrait de cet interview :

« Je ne peux plus me déplacer. Je suis coincé à la maison. Le plus remarquable est que je n’en souffre pas. Ma santé ne va pas bien certes, mais je profite du ciel, des nuages et des oiseaux. L’émerveillement pour les petites choses est devenue plus fort, et est lié à la contemplation ».

« Je crois aussi que les personnes souffrantes, de par le monde, ont un rôle fondamental à jouer. L’idée est que souffrir n’est pas absurde. Souffrir est injuste, comme la souffrance de Job, mais cette injustice a quelque chose à voir avec l’injustice sociale dans le monde. Si l’on choisit de vivre cela en solidarité avec les gens qui sont opprimés par l’injustice ou la maladie, alors la souffrance prend une tout autre tournure. ».

Marc Colpaert

 

Marc Colpaert est germaniste et philosophe de la culture, comme journaliste, il est spécialisé dans l’Asie du Sud-Est. Les cultures asiatiques l’ont initié aux grandes traditions et philosophies de cette région du monde.

Il est le cofondateur de CIMIC (centre de formation et d’expertise en management interculturel) à la Haute école Thomas Moore à Malines. Il est l’auteur du livre « Tot waar de beide zeeën samenkomen » (Lannoo Campus, 2007) et travaille actuellement avec des X au projet interactif Diwans.