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Publié par Thierry Verhelst

L’écoute de l’autre  donne un sens à la vie

Article publié dans le numéro N°99 de la revue Le Chemin éditée par le centre de rencontres spirituelles Béthanie.

Le Chemin est une revue de méditation et de prière pour aider à la croissance spirituelle.

http://www.centre-bethanie.org/chemin_intro.htm

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Notre ami, Jean-Thierry Verhelst, prêtre orthodoxe à Bruxelles, vient de vivre sa Pâque en passant les portes de la mort le 25 avril 2013. Jean-Thierry est venu à Béthanie pour la première fois il y a 30 ans comme participant aux sessions puis plus tard comme animateur; il a aussi largement contribué à la création et à la vie de cette revue « Le Chemin », ainsi qu’au cheminement de notre pensée à tous à Béthanie; nous sommes heureux ici de lui rendre hommage en publiant ces propos recueillis par Katia De Brabandere qui nous semble très représentatifs de son apport intellectuel et spirituel. Merci Jean-Thierry !

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L’écoute de l’autre  donne un sens à la vie

Son éducation chez les jésuites et ses études de droit en Belgique puis aux États-Unis ont fait de lui un "fils de la modernité", comme il se définit lui-même:

C'est à force de me confronter à d'autres cultures que je me suis rendu compte à quel point j'avais été produit par la modernité occidentale, c'est-à-dire par la raison instrumentale, et combien j'avais adhéré à une approche mécaniste. C'est la réalité vue comme un mécanisme de rouages qui s'enclenchent comme dans une horloge, y compris dans sa dimension humaine et sociale. On parlait d'ingénierie sociale, on disait à l'étudiant que j'étais: "Vous serez un ingénieur du social!" Il fallait tout maîtriser par le cerveau, centre de l'homme. On nous inculquait des valeurs de maîtrise et de contrôle de soi et de la nature. Et aussi des autres, puisqu'on nous` apprenait à devenir l'élite, les chefs. La prétention des stratégies de développement va dans le même sens : pouvoir déceler dans les sociétés humaines des lois à partir desquelles, parce qu'elles étaient parfaitement connues, on allait pouvoir diriger les personnes. Comme on démonte et recompose un mécanisme d'horlogerie. C'est ça le paradigme de la modernité et j'en suis le produit mais aussi, en somme, la victime.

La victime, essentiellement parce que la modernité est castratrice, qu'elle conduit à une rupture entre soi et son corps, entre soi et les autres, entre soi et la nature et finalement entre soi et Dieu. Dans les collèges des jésuites on ne parlait pas d'expérience spirituelle. Dieu était à l'extérieur, c'était un credo, quelque chose auquel il fallait croire.

Thierry Verhelst est naturellement curieux, avide de connaître, de savoir, de rencontrer. Il le doit peut-être aussi à la double culture flamande et francophone dans laquelle il a grandi. Toujours est-il qu'il ne se voit pas pratiquer le droit belge, être juge ou avocat à Gand. Une famille humaniste et chrétienne, assez ouverte au monde (un frère - banquier - au Brésil, un autre - contemplatif - au Viêt-Nam), ainsi qu'une espèce d'insatisfaction, le conduisent à lutter contre cet esprit petit bourgeois que dénonçaient à l'époque les chansons de Brel: Chez ces gens-là, monsieur, on ne pense pas, on compte, ou on prie, ou on s'embête...

Il me semblait toujours, dit Thierry, qu'il devait y avoir ailleurs dans le monde des endroits où l'on vivait autrement, avec d'autres valeurs, moins d'injustices.

Dans les années 60, l'indépendance des pays africains le conduit tout naturellement à décider d'aller travailler en Afrique, qui faisait entendre sa voix mais se trouvait aussi confrontée à des problèmes qu'on appelait "sous-développement". C'est aussi pour lui l'éveil d'une autre conscience, par l'intermédiaire d'un article de Paul Ricœur qui dit à peu près ceci: l'Occident vit une crise et il serait temps de voir en quoi les pays du Tiers monde vont lui apporter un "supplément d'âme." C'est une pensée complètement à contre-courant de l'idéologie de l'époque et cela passionne Thierry Verhelst. C'est un détonateur qui réagit à très long terme, lorsque, ces dernières années, il se rend compte combien les occidentaux ont été incapables d'écoute, et combien cela a conduit les "développeurs", non seulement à faire des erreurs mais, ce qui est beaucoup plus grave, à contribuer à la destruction des cultures locales par des projets qui agressent les valeurs et font disparaître des savoir-faire. Au lieu d'apprendre de l'autre ce "supplément d'âme", nous nous sommes installés dans l'arrogance...

Et il reconnaît aujourd'hui que c'est ce qu'il a fait: "Il me semblait que d'une manière ou d'une autre, je devais m"'occuper" du Tiers-monde." Il étudie le droit africain, et en particulier le droit coutumier et l'anthropologie juridique aux États-Unis, où il arrive en 1967, à l'époque des grandes manifestations contre la guerre au Viêt-Nam et de la fin des combats contre la ségrégation, avec le "Black Power" et son cri "Black is beautiful". Un cri absolument à contre-courant de toute la psychologie ambiante: le noir, c'est pas beau, ce sont d'anciens esclaves, ce sont des pauvres, des chômeurs, des obsédés sexuels, dangereux, paresseux... Et voilà que l'un d'eux fait pousser ses cheveux et crie "black is beautiful" et écrit un livre "Black Power", le Pouvoir noir, où il développe une théorie politique très radicale sur la revendication noire.

Il vit tout ça intensément, prend conscience de plus en plus des injustices criantes qui traversent le monde et se nourrit de plus en plus de marxisme. Le capitalisme apparaissait incapable de résoudre les problèmes de l'humanité. A l'époque, l'Inde croupissait dans la misère tandis que la Chine de Mao, au contraire, avait arrêté les famines et semblait vivre une forme de socialisme original, fondé sur l'enthousiasme paysan et sur la "grande révolution culturelle" dont les traits antihiérarchiques ("Feu sur le Quartier Général du parti!") et antibureaucratique avaient tout pour séduire ceux que dégoûtait déjà la grisaille soviétique. Marx, Mao et Marcuse semblaient offrir une grille d'analyse qui permettait de comprendre l'origine et les causes des problèmes sociaux (misère, injustice...) et offrait une stratégie pour en sortir. Cela le rejoint dans son désir d'un monde plus fraternel.

L'analyse marxiste, dit-il, est une approche de raison et de maîtrise: il s'agit de changer cette situation de misère par une révolution, et puis de mettre en place un système social fondé sur la justice, sur la socialisation des moyens de production... C'est une pensée cohérente, rationnelle et cérébrale, satisfaisante sur le plan intellectuel et hautement motivante sur le plan de l'idéal... A cette époque, les différences culturelles et les questions d'identité ne faisaient guère partie de mon univers politique. J'étais un universaliste: il existe des valeurs universelles et donc incontestables qui, graduellement, s'imposeront à tous, telles que le progrès, le développement économique, l'égalité, le socialisme... Le droit coutumier et les cultures autochtones devront obligatoirement s'y plier, s'y adapter, évoluer... La culture était un épiphénomène et en bon (?) marxiste, je pensais que l'important était de se battre au niveau de l'infrastructure, c'est-à-dire de l'économie, par une socialisation des moyens de production dans un processus révolutionnaire.

Pourquoi ont-ils cette beauté?

Aux universités de Columbia, puis UCLA, il est engagé pour faire de la recherche sur les réformes agraires en Afrique et découvre, dans les bouquins, combien ces réformes peuvent à la fois répondre à des questions de justice et de faim, et à la fois s'inspirer du droit coutumier africain. Le culturel pointe à nouveau le nez mais, pour séduisant qu'il soit, il est problématique : quelle culture "admettre" quand on veut le progrès ? Avant de rejoindre l'Éthiopie où il enseignera le droit, il traverse l'Asie pendant plusieurs mois. Et là, des brèches s'insinuent dans sa rationalité. D'abord à Bali : il assiste à une cérémonie de crémation. C'est une fête, une libération, tout le monde est réjoui... et sa "tête d'enterrement" à l'européenne n'était pas très à propos !

Puis, à Bénarès, ville sainte entre toutes, il vit une expérience qui, avec le recul, s'est avérée fondamentale:

J'arrive au coucher du soleil sur les marches qui descendent vers le Gange, fleuve sacré qui sort du front du Shiva, où ceux qui peuvent se le permettre brûlent le corps de leur parent et puis dispersent les cendres dans le fleuve. Le fleuve, c'est une divinité en soi. Il y a là une ambiance extraordinaire avec ces gens qui brûlent les corps et ceux qui font leurs prières. Je passe la nuit là et le lendemain, les brahmines descendent dans l'eau et font leurs ablutions en récitant les védas. Ils déposent dans l'eau une feuille d'arbre avec quelques grains de riz et une loupiote qu'ils font errer au fil des eaux en hommage à la divinité... C'est admirable! Je me disais: ce que l'homme a de plus beau, c'est ou bien la lutte pour la justice ou bien ce que cet homme accomplit en cet instant. Ce flambeau de prière avec ce sens de la beauté et du sacré. Je me suis pris à être jaloux : pourquoi ont-ils cette beauté? Pourquoi dans ma religion n'y a-t-il pas cela? Je m'ennuie dans les églises alors que cet homme manifestement ne s'ennuie pas. Il fait quelque chose d'extrêmement important pour lui, qui va structurer sa journée et sa vie. Qui non seulement est important pour lui mais aussi pour moi qui le regarde et ne comprend pas très bien ce qu'il fait. Je suis bouleversé. Cela éveille quelque chose comme une grande nostalgie en moi, quelque chose que j'aurais connu et que je n'ai plus. Et puis je n'y fais plus attention.

La brèche se referme. Momentanément.

Addis-Abeba, juste avant la révolution, est en effervescence : dans ce pays au régime féodal décadent règnent injustice, misère et répression. Les étudiants, très engagés, sont marxistes et même carrément staliniens, ce qui inquiète Thierry. Il donne des cours sur le droit africain et les réformes agraires. Il touche ainsi aux fondements du pouvoir impérial, celui des grands propriétaires fonciers. La fibre culturelle est absente. Pour ses étudiants, l'économie de subsistance avait produit le droit coutumier traditionnel et communautaire, la féodalité avait engendré une culture inégalitaire et répressive, et la révolution allait en produire une nouvelle, égalitaire et juste. Il ne fallait pas perdre de temps à étudier le passé : j'étais un peu en porte-à-faux avec mes cours de droit coutumier!.

De retour en Belgique, il rejoint un cabinet de conseils juridiques qui compte le ministère algérien de l'industrie parmi ses clients: il s'agit d'élaborer des contrats d'achat d'usines "produit en mains" qui garantissent les intérêts de l'Algérie. Ils élaborent un contrat qui leur semble "en béton armé": on avait l'impression que là, le développement par l'industrialisation allait réussir. Mais les multinationales se sont arrangées. Leurs profits furent immenses et l'Algérie ne décollait pas. Vivre en Algérie parmi des "cadres" et des ouvriers totalement démotivés à l'égard de l'effort national confirme encore que le développement nécessite des ruptures avec le système mondial dominant et avec la mentalité ambiante. Ce qui manquait au nationalisme algérien, n'était-ce pas une révolution sociale et un parti vraiment révolutionnaire ?

A cette époque, sa foi aussi est teintée du paradigme du progrès et de la modernité. Il se reconnaît dans le mouvement des "Chrétiens pour le socialisme", proches des théologies latino-américaines et sud-africaines de la libération : Jésus de Nazareth est un homme de contestation, un révolutionnaire. Le socialisme allait pouvoir concrétiser davantage les idéaux chrétiens de justice et d'égalité. Le sacré, le sens de la transcendance et du mystère n'avaient guère de place dans cette vision. Pis, le sacré avait quelque chose d'ambigu. De bourgeois peut-être?

Quoi qu'il en soit de tout ce béton dans la tête, je m'étais approché d'une source dont l'eau allait lentement fissurer le bloc. L'ouvrir... c'était l'expérience de l'amour, une femme, ma femme, professeur de yoga, philosophe, mais surtout femme, proche de la vie. Grâce à l'amour, je me suis peu à peu libéré d'un lourd ballast. Un cadeau divin, au propre et au figuré ! Les fissures ne furent pas toujours plaisantes - apprend-on jamais sans souffrances? - mais sûrement libératrices. Le grand vent de la vie pouvait souffler ! Prenant conscience de mon "machisme", je découvre l'importance du féminisme profond. Il y a des femmes qui rapprochent les hommes de la vraie vie!

Des fissures dans le béton

Pendant quinze ans ensuite, il travaille dans une ONG belge : "Entraide et Fraternité/Broederlijk Delen". Responsable des projets (il s'occupe notamment des relations de solidarité avec les pays socialistes et les mouvements de libération), il reste en contact avec tous les continents, et voyage beaucoup. Notre ligne de travail était de contribuer à des mutations profondes de sociétés et de combattre l'impérialisme. Je ne rejette pas cela aujourd'hui, seulement, je ne me rendais pas compte que c'était trop court. Entraide et Fraternité et Broederlijk Delen sont des ONG capables de souplesse et d'authenticité. Leur vision est tributaire d'une part des grandes intuitions de Joseph Cardijn, le fondateur de la JOC (la méthode "voir - juger - agir"), le héraut de la dignité des jeunes ouvriers méprisés et exploités ; et d'autre part de la théorie révolutionnaire et humaniste du grand pédagogue brésilien Paulo Freire, auteur de "La culture du silence" et inspirateur de la méthode de conscientisation qui exercera une influence immense sur les ONG dans le monde entier.

Le choix de ces ONG n'est pas tant de soutenir des projets de production ou d'infrastructure que de mettre la personne au centre et donc de soutenir toutes les initiatives, mêmes très modestes, qui conduisent à revaloriser sa dignité et sa créativité. Cette affirmation de la personne, et la qualité de certaines rencontres, sont également des éléments qui vont conduire Thierry à (re)découvrir toute l'importance de la culture

Quand je demandais: qu'est-ce que le développement? Un partenaire zaïrois s'exclamait: "c'est d'abord apprendre qui on est, nous les Africains." Un paysan haïtien m'a répondu: "c'est l'amour de ma zone". Un forgeron javanais m'a dit "il y en a deux : le développement du village, le développement de la personne. Et l'un ne va pas sans l'autre". J'avais devant moi des gens qui me parlaient de choses qui allaient complètement au-delà ou même à l'opposé de mon catéchisme du développement. Quelle sagesse pourtant, quelle profondeur ! Malgré mes questions de "développeur", ils me répondaient qu'il y avait autre chose ! Pour eux, la pauvreté n'était pas d'abord matérielle, elle était liée à l'aliénation, au déracinement culturel, à la perte de dignité et de sens engendrée par le développement!

Les organisations de gauche étaient largement insensibles à cette question culturelle, et même parfois hostiles. C'est un sujet conservateur, idéaliste, dangereux... La culture a souvent été utilisée par les pouvoirs en place pour manipuler les populations, occulter les conflits et justifier l'injustifiable.

Tandis qu'il découvre toute l'importance de la culture dans les projets de développement, des fissures sont en train de s'opérer dans son "béton". Il accompagne un jour sa femme à un stage de yoga. C'est une découverte fondamentale:

Je découvre qu'il y a moyen d'appréhender le réel autrement qu'avec son cerveau ! On parle d'énergie, de communion avec la nature et avec son corps et je le sens: je découvre une partie du réel que mon cerveau ne peut pas expliquer. Je découvre qu'il y a en moi tout un vécu qui ne relève pas de la raison. Et je découvre surtout qu'il y a un bloc de béton dans ma tête!

Il se met à pratiquer le yoga tous les jours: de grosses crevasses se font dans mon béton et ça fait du bien!. Peu à peu, cette pratique va le conduire à un retournement : la centralité de l'activité cérébrale lui apparaît démesurée, dangereuse et non pertinente, tandis que des qualités d'intuition, d'empathie et de lâcher-prise lui apparaissent essentielles à l'intelligence vraie. Plus tard, il dira "l'intelligence cordiale", quand l'intellect descend dans le cœur, vrai centre de l'homme.

Un autre craquement, douloureux celui-là, s'opère dans ce monde de certitudes. Le Viêt-Nam, pays de beaucoup d'espoirs pour tant de gens de sa génération soixante-huitarde, sort de la guerre et plonge dans "la caricature et la perversion de la révolution par un pouvoir caporaliste et arrogant. J'ai peine à le croire mais je m'en rends compte sur place. C'est l'horreur. C'est plus qu'une déception, c'est le désespoir." Puis il voit les charniers et les camps au Kampuchéa. Puis l'échec de la révolution éthiopienne qui avait si bien commencé, les dérapages en Guinée Bissau (pour ne pas parler de Conakry!), au Mozambique... Le marxisme, ce cadre qui donnait l'espérance, était devenu méconnaissable et c'était déchirant.

La convergence de ces deux brèches a fait basculer son monde. Il se trouve dans une sorte de désarroi et de disponibilité qui peu à peu vont le faire passer d'un monde mécaniste à un monde holiste. Ces deux brèches vont se rejoindre en un nouvel espoir, une nouvelle ouverture.

J'ai des enfants et vis une relation dans la durée avec ma femme. Je suis bien obligé de m'incarner. Au « Prolétaires du monde entier, unissez-vous! », s'oppose la juste revendication féministe : « Hommes du monde entier, lavez vous-mêmes vos chaussettes ! » Lors de mes voyages, je découvre la convivialité brésilienne, la dignité sobre du paysan haïtien, la richesse joyeuse du savoir-vivre bantu. J'appuie des projets dans le Tiers-monde nais je me nourris de l'hindouisme et du bouddhisme. J'arrive au Sri Lanka, je rencontre les syndicats et puis les moines. Eux ne se parlaient as et j'ai trouvé, et trouve encore, que mettre en contact ces deux mondes fait partie de ce que je dois faire. Je suis militant et méditant. Il ne s'agit pas de faire du yoga comme un luxe de plus à la disposition du consommateur occidental. Il s'agit aussi de reconnaître l'Asie dans le respect de la diversité et de l'altérité religieuse. Il ne s'agit pas non plus de ne voir en Asie que les traditions spirituelles : il y a aussi la misère, l'exploitation de l'homme, la violation des droits de l'homme, l'intolérance religieuse... Je me rends compte que le fondement philosophique du matérialisme est beaucoup trop court et il m'apparaît de plus en plus que les révolutions ont échoué parce que les militants manquaient d'enracinement dans la profondeur et particulièrement dans la spiritualité.

Gandhi: un modèle pour le XXIe  siècle

La vie du Mahatma Gandhi est un modèle de combat politique enraciné dans la culture locale et dans une spiritualité autochtone profonde. Il a réussi le mouvement de décolonisation le plus massif de l'histoire tout en le voulant conforme au génie des Indes et avec la conscience qu'il ne peut y avoir de transformation sociale sans transformation personnelle. Il conduisait ses militants à jeûner et prier avant d'affronter la police. En économie, il parle de développement endogène (self-reliance), c'est-à-dire de développement basé sur ses propres ressources, donc de décentralisations. Et de décentralisation politique: il rêvait de l'Inde comme d'une confédération de républiques villageoises. Par la suite, d'autres ont repris l'idée du développement endogène, comme Nyeréré en Tanzanie dans les années 70, puis comme le mouvement des "77" dans la CNUCED, mais en ne l'appliquant plus qu'aux domaines économiques et politiques.

On oublie la culture : "c'est un luxe, ça suivra l'économique", pense-t-on. On oublie l'enracinement du politique et de l'économique dans la culture locale. On oblitère sa plus profonde identité au cœur de laquelle se trouve la spiritualité. Or c'est elle qui donne sens, elle est le noyau dur de toute culture, y compris pour un athée. Certains croyants n'ont pas de spiritualité parce qu'ils vivent leur religion comme un catéchisme mort. Par contre, certains athées ont une spiritualité. C'est ce feu intérieur qui est important et il se confond avec l'expérience... comme me l'a appris l'Orient avant que je découvre que tout cela existe aussi dans ma propre tradition chrétienne occidentale et que je renoue avec elle.

Au niveau des projets de "développement", Broederlijk Delen (et les autres ONG de taille moyenne réunies au sein de la CIDSE) revenait à la base, appuyant des projets plus petits, ceux qui appartenaient aux gens, qui étaient conçus par eux. Des projets qui permettaient aux gens de résister aux mécanismes oppressifs de l'avoir, du savoir et du pouvoir. Des projets d'espoir, en somme. Il fallait soutenir des groupes de femmes, de paysans, d'ouvriers. Et les projets teintés de la pensée de Paulo Freire favorisent une alphabétisation qui se confond avec la libération par le biais de la prise de conscience. Il ne s'agit pas seulement d'apprendre à lire et à écrire, mais d'apprendre à lire et à écrire son histoire pour en devenir le sujet. Dans les groupes d'alphabétisation soutenus par ces ONG, les gens se mettent ensemble et parlent librement. Des "mots-problèmes" apparaissent, le conscientisera les met au tableau et ils servent de base au travail d'alphabétisation. Mais la manière dont est appliquée la méthode de Freire est souvent empreinte d'autoritarisme. C'est encore le "développeur" qui se fait une idée de là où le peuple doit aller :

 

J'ai pu m'en rendre compte en allant au Brésil, et je m'y voyais en miroir. Les gens parlent par exemple de maladie, mariage, dette, incursion des policiers dans le quartier... Le conscientiseur va choisir "dette" et "police". Il y a là intrusion... compréhensible puisque ces mots vont permettre une analyse et une conscientisation politique. Mais on constate qu'un malaise s'installe chez les gens qui voudraient bien parler aussi de l'amour, ou de la souffrance. Au nom de la conscientisation, qui est en principe très respectueuse, nous amputions autoritairement le réel de toute une partie. Et donc, je retrouvais dans la pensée de gauche ce que je détestais dans celle de droite : un paternalisme. Notre conception de la justice dans le monde était imbue de la conviction qu'il existait une pensée scientifique et rigoureuse sur les problèmes sociaux : les intellectuels avaient dans leurs têtes les réponses, ils savaient où devait aller "le peuple" et il leur fallait les y conduire. C'était encore la croyance qu'un processus de libération pouvait et devait répondre aux lois connues de la sociologie et de l'économie, et que les sociétés humaines sont sujettes à l'analyse scientifique exacte de leurs comportements et de leur évolution."

Des projets qui se ressemblent trop

Le nombre impressionnant d'échecs de projets de développement est un élément essentiel du réveil de sa conscience de l'importance culturelle. A lire les dossiers des projets que nous financions, je m'apercevais que les projets se ressemblaient comme des gouttes d'eau et qu'un projet péruvien pouvait être parachuté en Inde et vice-versa. Ca a été le grand "tilt": on ne s'occupait que du politique et de l'économique, jamais de la dimension culturelle. Et on confondait développement et occidentalisation. Alors que dans le même temps, l'Occident est en crise, c'est un comble de prétention que d'exporter ce modèle à l'extérieur ! La misère qu'il y a dans le monde aujourd'hui est un produit de la modernité, il ne faut pas se faire d'illusions ! Il y avait des poches de misère et de famine dans le passé, en Occident et dans les pays du Sud, mais leur amplification par la machine industrielle est phénoménale ! Nous vivons dans une pseudo-religion de la croissance et de la compétitivité : elles s'imposent à nous comme incontestables, on n'y réfléchit plus. Alors qu'ailleurs, il y a ce foisonnement de valeurs, spiritualités, savoir-faire, connaissances médicales ou agricoles, modes d'organisation sociale. Pour aborder les problèmes de justice ou d'environnement, tout cela doit d'urgence être découvert et mobilisé pour des alternatives au développement capitaliste à l'occidentale.

Une rencontre avec Robert Vachon renforce ce sentiment. Ce militant canadien, membre d'honneur d'une tribu Inuït (eskimo), écrit une lettre à Dom Helder Camara : "Arrêtez ! Votre travail de libération est magnifique, mais quelle place ont les Noirs et les Indiens dans vos communautés de base? Votre projet est beau en fonction de valeurs occidentales. Je les res­pecte mais ce ne sont pas nécessairement celles des Noirs ou des Indiens ! Vous les blanchissez!" Ce que met en évidence l'histoire suivante. Un développeur parle de développement devant les habitants d'un village. Le traducteur, qui jusque là s'était parfaitement acquitté de sa tâche, s'arrête: il ne trouve pas de mot correspondant à "développement". Tous les villa­geois cherchent ce qu'a voulu dire le blanc. Alors un vieux dit: "Je crois que je sais : ce qu'il veut dire par développement, c'est le "rêve du blanc"!

La culture : ce qui donne sens

Tout cela, poursuit Thierry, constitue un frein à cet emballement d'une action finalement missionnaire et d'un projet politique non dépourvu d'arrogance. Je quitte enfin le monde des certitudes. C'est inconfortable mais indispensable pour devenir adulte et s'inscrire dans cette longue recherche de sens. Pour moi, la fonction essentielle du Réseau Cultures était et est toujours là: chercher un sens à ce qu'au nom du développement, on fait, produit et dit, au bonheur, à la liberté, à l'argent... Je m'inscris dans cette errance et m'aperçois que, ce faisant, j'apporte une brèche dans la modernité : elle a horreur du doute, elle a réponse à tout. Pour moi, la modernité se casse : je ne sais plus.

Robert Vachon organise une rencontre à l'Université de Paix de Belgique avec une quinzaine de personnes acharnées sur la question de l'identité culturelle et la lutte contre une occidentalisation arrogante et destructrice. Il y a là Pannikar, Baba Miské, Yaya Diallo, Etienne Le Roy, Kalpana Das, Marc Luyckx et d'autres, réunis informellement pour cinq jours d'intenses confrontations, sans intellectualisme mais avec beaucoup de profondeur. C'est un nouvel espoir: le mot "libérateur" se charge d'un sens, non pas différent, mais élargi parce qu'il s'agit de découvrir que sans enracinement dans le génie propre, cette "libération" risque de n'être que du toc, de l'imitation, et ne peut qu'échouer. Parce que la culture, au cœur de laquelle se trouve la spiritualité, est ce qui donne sens au politique et à l'économique.

La Convention de Lomé, signée entre la CEE et les pays ACP, accorde un chapitre entier à la dimension culturelle, avec des articles imposant aux communautés européennes de s'assurer, avant de financer quoi que ce soit, que la culture locale (au sens anthropologique) joue pleinement son rôle dans la définition, la conception et la réalisation du projet. Ce chapitre le la Convention de Lomé paraît si important qu'une ONG œcuménique internationale installée à Bruxelles et coprésidée par Thierry (EECOD European (Ecumenical Organization for Developement) organise, en concertation avec l'ambassadeur de l'Île Maurice, Raymond Chasle, une conférence uniquement sur ce sujet. Et c'est à l'issue de celle-ci que naît notamment l'idée et le désir d'un réseau sur le thème culturel : le sujet est capital mais fort complexe, il mérite d'être approfondi par des recherches rigoureuses et par l'observation de toute communauté humaine qui :herche des alternatives au modèle dominant. Et puis, un appui est nécessaire à tous ceux qui partagent ces idées mais se sentent isolés dans l'exercice de leurs fonctions au sein d'institutions comme la Communauté européenne, le PNUD, la Banque Mondiale et les ONG.

Lors d'une session de formation réalisée par les coordinateurs internationaux du Réseau Cultures parmi les fonctionnaires de la DG 1 (relations Nord-Sud) de la CEE, un fonctionnaire s'est levé pour dire : Ce que j'ai entendu me touche en profondeur mais ce qui me fait mal, c'est que je ne puis pas en tenir compte dans ma fonction parce que la culture bureaucratique et celle du développement rendent impossible ces qualités d'écoute, Je patience, d'ouverture à l'autre... mais je les sens en moi. Nous disons en général aux africains qu'il souffrent de schizophrénie entre la modernité et leurs traditions... mais c'est nous, les blancs, qui en souffrons.

les racines pour vivre

L'échec des projets, la faillite du modèle de développement, la crise sociale et morale en Occident, tout cela pousse Thierry à observer au Sud comme au Nord, à y creuser, à se questionner. Grâce à des contacts avec des gens tels que Siddharta l'Indien, J.M. Ela le Camerounais, Georges Anglade et Armand Franklin, des Haïtiens, Freddy Kunz le Franco-brésilien, Sulak le Thaïlandais, Oscar le Zaïrois, Hoa la Viêt-namienne, Smangaliso le Sud-africain... et d'une interrogation personnelle encore tâtonnante mais riche d'indignation face à l'arrogance de l'ethnocentrisme, et d'émerveillement face aux profondeurs enfouies en tout homme du Sud ou du Nord, les idées se bousculent. De cette longue gestation faite de joies et de peines naît son livre "Des racines pour vivre, Sud-Nord : identités culturelles et développement" (éd. Duculot). Un cri rédigé dans la hâte de comprendre, de se ressaisir entre deux dossiers à boucler pour l'ONG dont il était encore l'employé. Ce livre fait son bout de chemin. Traduit dans de nombreuses langues en Europe, il paraît aussi au Brésil et aux États-Unis, tandis que se préparent aujourd'hui des éditions en Finlande, au Japon et en Thaïlande.

A quoi ce retentissement est-il dû? s'interroge Thierry. Sans doute au fait que ce livre explicite au bon moment des questions que beaucoup de nos contemporains portent en eux. Cette explication fait aussi le dynamisme du Réseau Cultures. Et puis, il y a ces lectrices et ces lecteurs qui m'écrivent, qui viennent bavarder: ils se reconnaissent un peu dans mon "béton", ou bien ils se sentent intrigués ou rassurés qu'en Occident, il y ait des Blancs qui essaient de voir, au-delà de la pauvreté matérielle, les gens dans leur richesse. Et puis, il y a ceux qui espèrent, comme nous au Réseau Cultures, que la question culturelle entraîne une mise en question fondamentale du modèle économique dominant. Qu'elle ouvre à un nouveau paradigme. Il faut sortir du néo-libéralisme aujourd'hui triomphant ! Il détruit la planète, accroît la misère et nivelle par le bas les différences culturelles qui recèlent pourtant peut-être l'espérance d'un avenir différent.

Ce qu'il y a de merveilleux pour moi dans l'aventure de ce livre, c'est qu'au moment où j'écrivais "Des racines pour vivre", je découvrais mes propres racines ! Et j'en vis aujourd'hui, ce qui me permet en quelque sorte de "tester" en moi-même mes idées. Après mon long et magnifique voyage spirituel en Orient, j'ai découvert à cette époque dans ma propre culture, donc dans la tradition judéo-chrétienne, des splendeurs insoupçonnées, très proches de celles de l'Orient et cependant très différentes. Ce qu'un christianisme infantilisant m'avait un peu occulté m'apparaissait peu à peu: la profondeur des grands mythes de la Genèse, l'extraordinaire richesse de la théologie des pères de l'église des premiers siècles, la connaissance de la psyché humaine dont faisaient preuve les pères du désert (Égypte, Palestine...) et les géants de la vie monastique (Pacôme, Basile le Grand, Benoît, Bruno, Bernard, des moines du Mont Athos...). Grâce à l'enseignement d'Alphonse Goettmann, un prêtre orthodoxe, anciennement disciple du maître zen Graf Dürckheim, je découvre dans la tradition spirituelle de l'orthodoxie de quoi situer et "inculturer" chez moi, dans mon identité culturelle et spirituelle, tout ce que l'Asie m'avait donné. L'orthodoxie est cette version du christianisme qui n'est pas marquée par la modernité. Elle recèle des merveilles dont notre monde postmoderne désenchanté et déboussolé a besoin. Son sens du mystère, sa tradition mystique, son goût du beau, sa liturgie qui s'adresse à toute la personne et pas seulement au cerveau, me comblent. La grande nostalgie éveillée à Bénarès vingt ans plus tôt se trouve enfin rencontrée. Je me nourris de cette "eau vive" promise par le Christ à .la femme Samaritaine, cette femme en recherche qui nous représente tous.

Il lui est donné de rencontrer une petite Église orthodoxe dont la particularité est d'être occidentale et de célébrer en langue locale - français, néerlandais, allemand - le rite des Gaules, celui que ses ancêtres connaissaient avant que Charlemagne n'impose dans son empire la liturgie romaine. L'unité des chrétiens ne se fera que dans le respect de leurs différences. L'unité du genre humain n'est possible qu'à cette même condition. L'uniformisation, qu'elle soit religieuse ou culturelle, est un appauvrissement et une source de conflits. Mon "projet de développement" à moi, chez moi, c'est d'expérimenter en communauté que la tradition chrétienne d'avant le grand schisme (1054) qui sépara Rome et Constantinople est encore vivante. L'Orient et l'Occident en quelque sorte réconciliés, le Christ - un peu déformé par l'histoire de l'Occident (la peur, le dolorisme, l'intellectualisme, l'esprit de conquête, l'individualisme) et de sa modernité - retrouvé dans sa beauté. "Je pense que le schisme fut une tragédie terrible pour l'Europe de l'Ouest. Nous nous sommes coupés d'une partie essentielle - plus mystique, plus "orientale" justement - de notre spiritualité

Propos de Jean-Thierry Verhelst recueillis par Katia De Brabandere

 

 

POUR ALLER PLUS LOIN

 

1) Un livre « Des racines pour l’avenir, Cultures et spiritualités dans un monde en feu » de Thierry Verhelst, préface d’Annick de Souzenelle, Editions L’Harmattan.

http://memoire-thierry-verhelst.over-blog.com/des-racines-pour-l%E2%80%99avenir

Disponible sur demande à Béthanie : 44 € + 4 € de frais de port et emballage.

centre.bethanie@wanadoo.fr

 

2) Dans la revue « Le Chemin » ,

les numéros suivant sont disponibles auprès de Béthanie à 8 € le numéro :

 

2                      Conséquences Politiques de la Rédemption
8                      Quel développement pour les années 90 ? ,

14                    Sagesse de l’humour ,

17                    L’Occident, modèle pour le tiers-monde ?,

35                    St Basile : une vie de moine dans le monde,

36                    Qui donne aux pauvres, prête à Dieu,

38                    Des richesses en commun…,

41                    Une âme pour l’Europe,

47                    Paul, apôtre de la liberté  ,

50                    Les richesses insensées,

57                    Mondialisation, culture et spiritualité  ,

73 & 74           La responsabilité des chrétiens dans un monde en feu

79                    La quête de sens tous azimuts.

87                    Economie et tradition chrétienne

www.centre-bethanie.org

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