Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

L’angoisse apparaît quand on perd le sens de l’appartenance au Tout

Thierry Verhelst: " L’angoisse apparaît quand on perd le sens de l’appartenance au Tout. "

Se relier. À soi, aux autres, à la nature, au monde, au sens, au sacré. À plus grand que soi. Thierry Verhelst en a fait sa profession de foi. Un Credo qui revêt un tout autre poids depuis qu’il est atteint de SLA ou Sclérose Latérale Amyotrophique¹. À chaque jour suffit sa peine, mais aussi son Éveil. En pleine conscience...en pleine confiance.

par Carine Anselme - Photo Julie Grégoire

Psychologies : Comment parvenez-vous, jour après jour, à garder l’espoir et transcender la souffrance de votre corps ?

Thierry Verhelst : Grâce à la reliance : tout est là-dedans évidemment. Nous sommes tellement plus que notre petit moi et notre chère enveloppe charnelle ! Depuis le « je pense donc je suis » de Descartes, l’individu s’est mis au centre avec son « petit » cerveau, mais c’est trop court. Nous sommes des fils d’une tapisserie. Ici, nous ne voyons que l’envers, mais l’endroit invisible est plein de beauté. Le fil est certes beau mais, privé de reliance aux autres, il manque de sens. En revanche, relié aux autres fils, les couleurs et les formes apparaissent, et tout ce qui m’est donné de vivre est intéressant.

Il n’est pas aisé de trouver le sens dans l’absurde que peut revêtir la maladie...

T.V. : Je citerais Fra Angelico : « La vie est tellement emplie de sens et de propos, tellement pleine de beautés au-dessous de son enveloppe, que vous apercevrez que la terre ne fait que recouvrir votre ciel. Courage donc pour le réclamer. » Certes, tout cela n’est pas « évident »... J’ai dû dire adieu au trekking, aux courses à vélo avec mes petits-enfants, aux balades en forêt, je n’arrive même plus à m’habiller seul, ni à faire quelques pas, mais je me sens porté : par ces liens essentiels, par la splendeur de la vie. Splendeur qui, par ailleurs, ne va pas sans douleur. Splendeur et douleur donc, d’une vie qui, fondamentalement, est sacrée...et sacrément belle !

Quelles ressources convoquez-vous pour rester aussi positif ?

T.V. : Depuis le diagnostic de cette maladie dégénérative et irréversible, je fais appel à la confiance. La confiance, pour moi c’est l’équivalent du mot croire. Croire, c’est un peu démonétisé aujourd’hui parce que l’on en a marre - à juste titre ! - des discours religieux selon lesquels il « faut » croire ; ce qui est d’ailleurs infantilisant, moralisateur et en somme absurde. Croire, c’est une question de confiance en une Force en soi qu’on expérimente. La foi est plus de l’ordre de l’expérience que de la connaissance. Elle n’est pas dogmatique mais empirique, donc à éprouver concrètement. Cela n’efface pas la souffrance, mais la vie devient alors plus paisible et, surtout, intense.

Quel est l’enseignement phare de cette traversée ?

T.V. : C’est que le bonheur et le malheur ne sont pas ce que je croyais. À travers tout ce que je vis, tout ce que nous vivons ma femme et moi, nous sentons beaucoup de douceur, indéfinissable. Être privé de mobilité, c’est quelques chose, oui, mais tout le reste m’est donné encore. Je vois, je chante, je danse dans ma tête... Tout est don : la proximité de ma femme Roseline, nos filles merveilleuses, nos petits-enfants, la chaleur de tant d’amis chers... Je suis émerveillé aussi par les arbres, par les couleurs (c’est pourquoi j’aime tant mes moments de peinture). Marguerite Yourcenar le dit quelque part : « On peut être heureux au milieu des conditions désespérantes. » Elles livrent un Appel secret. Et cela me rend solidaire de ceux qui souffrent dans ce monde, par la maladie ou l’injustice sociale.

La vie par-dessus tout, à travers tout, partout : c’est ce qui vous « nourrit »

T.V. : Absolument. Dans le mot « confiance », il y a la racine « fiance », comme dans fiançailles. C’est une question d’amour donc, et d’alliance. Amour de la Vie (que moi, chrétien, j’appelle le Christ en moi). Alliance avec tout ce qui est, dans l’éveil envers l’ici et maintenant. Saint Paul disait : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. » Tous les mystiques témoignent de cette Vie puissante et jubilatoire (divine en somme) qui est à l’intérieur d’eux-mêmes, au tréfonds. J’aime à répéter cette citation de Kierkegaard : « La porte du bonheur s’ouvre vers l’intérieur. » Dans la difficulté, je fais parfois l’expérience d’une mystérieuse liberté intérieure. Cela participe du Divin en nous, je crois. Nous sommes poussière et lumière, chair et esprit, terrestres et célestes en même temps. C’est notre magnifique dignité humaine. Elle nous permet d’être plus forts que les évènements dits « terribles » ou « malheureux ». Face à ces renoncements, à ces « petites morts », il nous est donné de vérifier concrètement que la vie en nous est plus forte que la mort.

C’est un formidable message d’espérance, de joie, que vous lancez là !

T.V. : Mais la vibration élémentaire, originelle, de la création, c’est la Joie. La Bible note que Dieu s’écriait « tov ! », ce qui est un cri d’émerveillement. Et Sri Aurobindo s’exclame lui aussi que : « Tout est joie ! » C’est dans le berceau de cette Joie-là que se love la confiance dont nous parlons. Elle repose sur la reliance universelle. L’angoisse n’apparaît que quand on perd ce sens de l’appartenance au Tout. Alors on se focalise sur le petit moi isolé, qui se retrouve nu, peureux. Il souffre d’un fantasme de « séparativité » : il se pense séparé de tout, le pauvre. Comment se guérit-on de cette maladie très répandue en nos Temps Modernes qui ont prôné l’individualisme et le rationalisme étroit ? En se reliant, justement. En renouant avec le Tout, en aimant, en ayant confiance que le Tout est joie. Non pas la joie superficielle, mais la joie inconditionnée ; celle qui ne dépend pas des circonstances extérieures. J’aime cette phrase : « Le drame individuel fait partie du Tout mais le Tout est le contraire du drame ».

Cette nécessaire reliance renvoie à votre livre, Des racines pour l’avenir...

T.V. : Et dans Espérances en temps de crise qui paraît maintenant, j’invite à changer de mentalité, de valeurs culturelles. Le masculin en chacun (homme ou femme) coupe, analyse, cherche avant tout la maîtrise et la performance, et organise en « séparant » (ne dit-on pas : diviser pour mieux régner...). Alors que le féminin en nous cherche le lien, le relationnel, le Soi... Ces deux polarités sont bonnes et nécessaires, mais notre modernité occidentale est devenue beaucoup trop mâle. On en crève, et la nature avec ! Le capitalisme en est le fruit, efficace un temps, mais pas durablement. Il est temps de sortir de cette culture mortifère et d’équilibrer le yang avec plus de yin. Les peuples traditionnels, davantage réceptifs et détachés du fruit de l’action, peuvent nous y aider. Et aussi notre propre Tradition pré-moderne (Socrate, Saint François, les sages d’avant Descartes et le capitalisme, etc.).

En 2005, vous m’aviez confié lors d’un entretien que le lâcher-prise était votre chemin de vie. Vous êtes là dans le vif du sujet...

T.V. : La chanson des Beatles, Let it be, est ma chanson (philosophiquement) préférée ! Elle résume bien l’idéal à atteindre...dont je suis encore loin ! Quand on veut tout maîtriser, on n’est pas poreux à la transcendance. On devient granit. Tout le travail est d’y laisser apparaître des fissures, pour que des « fleurs » puissent pousser. Ma culture occidentale m’a donné le goût de la colonisation du temps. Dans ma vie, j’ai souvent été dans le « faire », non loin du stress. Le handicap m’invite à muter, c’est comme un cadeau.

Comment se manifeste ce lâcher-prise dans votre quotidien ?

T.V. : Je choisis de ne pas être « contre », de ne pas râler, ni me crisper, mais de me laisser faire doucement. J’accueille, si possible, sans jugement mental (le mental qui ment bien souvent !). « Le tourment est dans le jugement », dit Eckhart Tolle. Mieux vaut donc être dans « la puissance du moment présent ». C’est proche du lâcher-prise, sans être pour autant dans le désengagement (je fais appel à des thérapies diverses), ni la distraction. Il s’agit d’une pleine présence à ce qui est, avec une attention aiguisée.

Comment faites-vous quand la douleur se fait trop envahissante ?

T.V. : Pour ne pas occulter ou nier artificiellement ce qui me fait mal, je m’octroie 5 minutes de commisération par jour - je m’en vais grogner à huis-clos, car qui fait l’ange fait la bête. En-dehors de ça, je bénis la Vie. Bénir, c’est le contraire de maudire. Notre attitude joyeuse facilite l’humour et fait du bien à notre entourage ; elle l’invite à bannir la pitié (ça, c’est l’horreur absolue, dont le film Intouchables se moque si bien). Pour le reste, je trouve que la vie est merveilleusement belle et de plus en plus intense. Elle est si forte en nous !

1. La Sclérose Latérale Amyotrophique (SLA), aussi appelée Maladie de Charcot, est une maladie chronique du système nerveux central, à évolution progressive, due à l’atteinte des neurones moteurs du tronc cérébral et de la moelle épinière, touchant ainsi la partie du système nerveux responsable du contrôle des muscles squelettiques.

Thierry Verhelst est familier de l’anthropologie culturelle. Il fut éveillé à la dimension holistique par de longs séjours en Asie et en Afrique, et par la méditation bouddhiste. Ce cheminement lui fit redécouvrir sa propre tradition chrétienne, surtout celle des origines. Juriste international, anthropologue et prêtre orthodoxe, spécialisé dans les questions de développement et les rapports Nord-Sud, il a œuvré dans diverses ONG. Il est l’auteur du livre Espérances en temps de crise (Siloë, 2012).

http://www.psychologies.be/fr/_/se-connaitre/moi/thierry-verhelst-l%E2%80%99angoisse-apparait-qua-r676

Commenter cet article