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Publié par Thierry Verhelst

S’inspirer de la vie et de la pensée de THIERRY VERHELST

Bonsoir, je suis Barbara moniale de la communauté orthodoxe de Béthanie, fille de Thierry. Je suis heureuse et émue de partager avec vous un peu de ce que mon père m’a insufflé et transmis dans mon engagement à suivre le Christ.

 

J’aime bien le titre de cette soirée : « ils nous inspirent pour construire demain» car la spiritualité ce n’est pas quelque chose de désincarné ou d’éthéré. Un être spirituel est justement quelqu’un qui se laisse inspirer, traverser par l’esprit ; Spiritus qui souffle en tout temps et en tous lieux. Or prendre conscience de ce souffle qui nous anime et nous crée et nous recrée nous plonge immédiatement dans l’instant présent. Mon père qui était un grand lecteur d’Eckhart Tollé aurait dit je crois que c’est dans l’instant présent qu’on construit l’avenir.

 

Ceux qui l’ont connu savent que mon père était un grand enthousiaste, il voulait vivre et mourir dans l’intensité de la Vie.

Il admirait les cultures traditionnelles proches de cette Vie intense qu’on ne peut compartimenter ou enfermer dans des  logiques objectivantes, d’une vie qui n’exclut pas la mort mais qui l’intègre.

Les cultures traditionnelles, selon lui, ont gardé une vision large, holistique, sacrée et paradoxale du vivant.

 

Il nous rappelait l’importance capitale d’approcher les sociétés et les individus dans leur complexité.  Il écrit : « L’être humain est merveilleusement libre et créateur. Il demeure un mystère. Et cette qualité de mystère irréductible est un formidable pied–de–nez à toute tentative moderne d’ingénierie sociale ».

 

Pour lui le « savoir faire » des technocrates doit peu à peu laisser la place au « non savoir », et au « non faire », c’est à dire cultiver l’attitude ouverte et disponible du débutant qui ne cesse d’apprendre et de s’étonner et celle du contemplatif. On peut lire à maintes reprises dans son dernier cahier  cette citation qui n’est peut être pas de lui: « je ne puis changer le monde que sans le vouloir ! en étant vivant et en aimant . Ici et maintenant»

 

Thierry dénonçait la pensée unique, univoque de la rationalité occidentale moderne et il aimait se référer  à la non-dualité du Tao et je pense qu’il cherchait en lui-même cet espace de liberté, d’unité, de synthèse comme l’entrechoquement des contraires.

L’immense dignité de l’homme, disait- il, c’est d’être poussière et lumière, chair et esprit, terrestre et céleste. Je l’entends encore nous dire que « la vie est douleur et splendeur »…

 

Il était ébloui par le caractère paradoxal de l’Evangile. La foi chrétienne, et en particulier orthodoxe, est basée sur des antinomies et des paradoxes (Jésus est homme et Dieu, Marie est vierge et mère, Dieu est Un et Trois Personnes).

 

C’est la logique du « et, et », et non du « ou bien, ou bien », c’est le génie de la mystique juive qui contre-argumente chaque proposition pour avancer et demeurer dans le Vivant. Ces paradoxes viennent faire éclater nos catégories mentales et défient toute velléité de figer la vérité, pour nous plonger dans une conscience plus vaste, pour nous bousculer, nous déranger dans nos certitudes. Thierry insistait beaucoup sur le caractère révolutionnaire, non-conformiste du Christ qui met le feu à la loi et bouscule les principes qui tuent la vie.

 

Mon père se réjouissait que la voix de Dieu se fasse entendre de différentes manières à des hommes différents. Thierry mettait en garde sur le danger de confondre les moyens, c’est à dire les religions avec le But qui lui est de l’ordre de l’ineffable.

 

Je me souviens, enfant, de ses retours de voyages, il nous racontait avec émerveillement les rites kandomblé auxquels il avait assisté au Brésil ou les poujas bouddhistes du Sri Lanka. Quand nous avions des invités d’autres traditions religieuses à table, il demandait à l’hôte de bénir le repas dans sa langue et sa foi. Son amour pour le sacré et les multiples formes de le célébrer était contagieux.

 

Cette ouverture allait de pair avec un réel enracinement et engagement dans une tradition donnée, celle de l’orthodoxie.  Il m’a personnellement transmis son amour pour la beauté des rites orthodoxes, pour la finesse de la connaissance de l’âme des Pères de l’Eglise, pour la prière de Jésus, la philocalie, la mystique de l’Eglise primitive. L’engagement était capital pour Thierry, il s’est engagé dans de nombreuses associations écologiques ou politiques, il s’est aussi engagé totalement dans la traversée de sa maladie.

 

Adolescente alors que je lui partageais mes doutes quant au fait de voter, il m’a répondu : « si tous les dégoutés quittent la politique, il ne restera que les dégoutants »

 

Evagre le Pontique, un moine du quatrième siècle, définit à merveille l’homme dans ses paradoxes. Je vais tacher de commenter cette définition que Thierry aimait beaucoup en me référant à sa vie et son œuvre.

Elle dit ceci :

 

L’homme est séparé de tout et uni à tous

Impassible et d’une sensibilité souveraine

Déifié et il s’estime la balayure du monde

Par dessus tout, il est heureux, divinement heureux.

 

L’homme est séparé de tout et uni à tout :

 

Thierry, à la fin de sa vie, focalisait toute son énergie sur la relation, la reliance avec lui-même, avec les autres, avec la nature, avec le Tout Autre… il prenait aussi douloureusement conscience  des nombreux ratés  relationnels dans sa vie. Il a vraiment vécu grâce à sa maladie une mutation intérieure, une conversion sur le plan relationnel. Et ça, c’est un immense message d’espérance pour moi, de savoir qu’ à tout âge, en toutes circonstances, nous pouvons bouger à l’intérieur. Tout est occasion d’avancée, même et peut-être surtout les épreuves.

 

C’était cocasse de l’entendre parler de cosmologie dogon à une infirmière malienne en plein soin ou de l’histoire politique du pays de tel autre.

 

Il aimait particulièrement un grand hêtre dans le parc Solvay à Boitsfort, il le montrait à ses petits enfants fièrement en leur présentant « son ami ». Un jour je lui ai demandé ce qu’il disait à cet arbre, il m’a répondu « j’écoute son calme »…

 

Evagre le Pontique dans sa proposition dit que si l’homme est uni à tous il est aussi  séparé de tout… La sainteté en hébreux indique une idée de séparation. Le saint est celui qui se comporte autrement, n’obéit pas aux lois du monde mais dépend de Dieu seul.

 

Se séparer de l’agitation, de la dispersion, de la distraction, du « faire » pour se laisser être, pour laisser Dieu être en nous. C’est tout le chemin de la méditation. Chemin de « lacher-prise ». Let it be, la chanson des Beatles était l’un des levmotiv de mon père. On parlait souvent ensemble de cet attachement qui n’est pas que d’ordre matériel mais qui se glisse plus subtilement dans tout : les relations, les pensées, les croyances et même les pratiques spirituelles. En fait tant qu’on ne s’est pas quitté soi-même tout est prétexte à attachement.

 

La méditation était essentielle pour Thierry. Avec Roseline ils la pratiquaient quotidiennement et ils ont fait quantité de sessions de méditation hésychaste, bouddhiste ou de pleine conscience.  Il avait une montre qui sonnait à chaque heure pour faire le rappel de conscience. Thierry avait conscience de l’importance de se retirer, de « faire désert », un jour par semaine  il se déconnectait du travail, du téléphone, de l’ordinateur, des relations, du « faire » pour nourrir la dimension contemplative de son être, pour prier davantage.

 

L’homme est impassible et d’une sensibilité souveraine :

 

L’impassibilité c’est l’ « hésychia », un mot grec qui veut dire la tranquillité, la paix, le silence intérieur. Cette impassibilité, c’est ce lieu des profondeurs qui n’est pas affecté par les vagues en surface, cette façon d’être là avec tout ce qui est. Paradoxalement, plus on est en contact avec ce lieu impassible, plus on s’ouvre à la compassion, à une sensibilité du coeur.

 

C’est la loi de l’interconnexion. Il est impossible dans le christianisme de se sauver tout seul. « Impossible de soulever un brin de paille sans déranger une étoile » comme dit le proverbe. Tout au ciel et sur terre est en communion.

 

Thierry rappelait que lorsqu’on médite, qu’on prie c’est tout le cosmos qui médite et prie avec nous. Sa formule « méditant-militant » est aussi fondée sur cette expérience que nos actions sont fécondes lorsqu’elles partent de ce lieu tranquille, apaisé en nous, sinon il y a le risque de tomber dans un militantisme réactionnel. Et parallèlement si nos méditations et pratiques spirituelles ne nous rendent pas plus aimants et agissants, cela ne sert pas à grand chose

 

Mon père était émotif et colérique, dans ses derniers cahiers on voit combien il essaye d’accueillir, de voir, et de bénir sa colère, même celle à l’égard de Bush à l’époque… Il s’émouvait devant la beauté et pleurait souvent de joie devant un visage aimé ou en écoutant une cantate de Bach. Il s’émerveillait d’un rien, de quelques lignes de couleurs peintes sur un bout de carton.

 

 Mais il cherchait cette tranquillité du cœur, cette paix que personne ni rien ne peut ravir. Parfois nous étions étonnés du calme et de la paix qui émanait de lui au cœur même de situations dramatiques comme la fois où il était tombé de sa chaise et ne pouvait accéder au téléphone, il priait et gardait l’humour.

 

Son grand mentor était Gandhi dont il vénérait l’intelligence cordiale, les deux piliers de son action non violente : d’une part, la désobéissance civile la non-coopération avec les systèmes injustes, et d’autre part les programmes constructifs les propositions de solutions alternatives.

 

L’une des dernières fois que je suis venu visiter mon père, j’appréhendais un peu notre rencontre. J’avais appris que la maladie avait gagné du terrain,  et il m’avait aussi confié que parfois c’était plus difficile pour lui de gérer les émotions et projections des autres que les siennes…

 

Donc je m’étais bien décidée de ne lui offrir que ma joie de le voir. Mais au fur et à mesure que j’approchais de la maison, une boule dans ma gorge se nouait. Après les premières salutations, cela n’a pas loupé, papa m’a de suite dit : « est ce que ça va ? » et là je lui ai dit que je m’étais jurée de ne pas lui faire porter mes émotions de tristesse.

 

Alors il a eu des mots libérateurs et m’a dit que sa joie à lui c’était d’être en lien avec moi telle que j’étais  ici et maintenant et que peu importait si c’était des pleurs ou des rires qu’on échangeait. Alors on a pleuré quelques instants ensemble, c’était des pleurs d’une immense douceur et légèreté. Voilà la sensibilité souveraine qu’il m’a offerte ce jour là.

 

L’homme est déifié et il s’estime la balayure du monde :

 

« Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu » disent les pères. « Dieu se limite pour que l’homme s’illimite. » Le but de l’homme ce n’est pas l’homme augmenté avec des puces comme le prône le transhumanisme, c’est de participer à la divinité. Le Christ dit que nous sommes la Lumière du monde… quel immense programme.

 

Et Thierry aimait nous rappeler que nous étions fait pour rayonner, que cela réjouissait notre Créateur. Cette conscience là est paradoxalement inséparable de celle de n’être « rien ».

 

Nous ne nous donnons pas la vie, nous sommes les serviteurs de la Vie et chaque fois que nous oublions la Source, chaque fois que le moi se referme, que nous nous prenons pour Dieu, nous ratons notre mission. S’estimer la balayure du monde c’est non l’auto-flagellation, la culpabilité mais l’humble conscience de notre pauvreté. Or dit sait Thérèse d’Avila, l’humilité c’est la vérité. Se voir tel qu’on est.

 

« Il faut que je diminue et qu’Il croîsse » dit Jean Baptiste à propos du Christ. Tant qu’il y a encore un moi, il n’y a pas de paix. La paix c’est un autre en nous, plus grand que nous, plus aimant que nous. Il ne s’agit pas de détruire le moi mais de le mettre dans le mouvement du grand Je Suis de l’Etre.

 

Thierry était assez lucide sur son péché et ses cahiers regorgent de passage où il observe sa vanité, sa colère et son impatience  et en même temps on y lit ce formidable cri d’amour le Seigneur. « Dieu se met à genoux. Et moi ? » s’interrogeait-t-il.

 

J’étais frappé quand je venais chez mes parents que papa avec son handicap disait surtout deux mots : « merci », et « pardon ». Son dernier mot adressé à  ma sœur et moi avant d’expirer fut « amour », mot qui résume ces deux notions : pardon et gratitude. L’amour est à la fois invincible et vulnérable. « C’est dans ma faiblesse que se trouve ma force » dit saint Paul.

 

Par dessus tout il est heureux, divinement heureux :

 

« Allez dire aux chrétiens qu’ils n’ont qu’un devoir au monde : la joie ! », écrit Claudel. La joie c’est le fuit de la Présence. Thierry je l’ai dit était un grand enthousiaste, il avait reçu le don de la joie, il aimait rire, festoyer et jouer.

 

Je me moquais souvent de son côté méridional abusant des superlatifs quand il faisait l’éloge de quelqu’un ou de quelque chose.

 

Dans le milieu de la coopération certains lui reprochaient son optimisme. D’après moi ce n’était pas de l’optimisme mais une foi profonde en Dieu le maître de tous les possibles et l’espérance en ce qu’il y a de meilleur en l’homme.

 

Evagre précise que l’homme est divinement heureux et non humainement heureux, c’est essentiel de comprendre cela, il s’agit d’une joie qui n’est pas déterminée par les évènements et les états d’âme, une joie ontologique , cellulaire. Après avoir essayé plein de thérapies et voulu guérir, il y a eu un moment où Thierry a rendu les armes de la volonté propre et s’en est remis à Dieu. « je choisis de ne plus aller contre mais de me laisser faire doucement ». Ce n’était pas de la résignation mais un consentement à ce qui était à vivre. Alors il a goûté à cette joie et nous la fait partager. « Mon corps est en ruine mais mon esprit est en fête »

 

Conclusion :

 

J’ai parlé de mon père  à l’imparfait pour faciliter la compréhension mais il n’y a pas l’ombre d’un doute chez moi qu’il est présent et vivant. Il continue à œuvrer, à cheminer, à aimer. Je suis certaine qu’il est heureux que trois femmes lui ont rendu hommage ce soir car il se disait féministe. Je voudrais rendre hommage aussi à Roseline ma mère sans qui mon père ne serait pas celui qu’il est. Elle a prononcé ces paroles du cantique des cantiques le jour de son « enciellement »: l’amour est plus fort que la mort.

Intervention donnée le 26 octobre à Louvain à l'occasion de la conférence Spiritualité et engagement : Ils nous inspirent pour construire demain

 

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